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152 pages, 16 euros
ISBN 978-2-35821-079-9

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Revue fondée par Marco Martella

Jardins, n° 3

2012, Le Temps

Sheppard Craige, Words in the wood
Teodor Ceric, Éden et Gethsémani, le jardin de Derek Jarman
Carmen Anon Feliu, L’authenticité : espace, matière, temps
Eryck de Rubercy, Prises de notes sur le parc
Astrid Verspieren, Les hortillonnages, un jardin de la métamorphose
Laurent Kalfala, Un photographe à la villa Strohl-Fern
Virginia Woolf, Kew Gardens
Michel Audouy, Jardins d’apprentissage
Baldine Saint Girons, Des ruines qui enseignent, inspirent, séduisent
Valentine de Ganay, Un jardin persan en Île-de-France
Cristina Castel-Branco, Le temps du jardin est sans âge
Charlotte Bayart-Noé, Dans mon jardin vous viendrez
Bernard Lassus, L’« équivalence » : une interprétation du temps
Friedrich von Shiller, Calendrier des jardins à l’usage des amis de la nature et des jardins
Florence Dollfus, Tous les jardins sont mortels
Philippe Nys, La villa d’Este, un story-board
Claude Dourguin, Ultimes demeures, variations

Je regarde « mes » oliviers, dont certains sont centenaires.
Dans ces instants de rêverie paresseuse à laquelle invite le jardin (lorsqu’on cesse d’être Marthe pour devenir Marie), je pense à ceux qui, au fil du temps, ont regardé ces arbres, une bêche à la main. Je pense aussi à ceux qui, il y a longtemps, les ont plantés en espérant qu’ils survivent aux sécheresses des étés et qu’ils continuent à grandir après la mort de leurs jardiniers, offrant à d’autres leurs fruits. Et je regarde les oliviers – chétifs, attachés à leur tuteur – que j’ai plantés moi-même.
Entre passé et avenir, le jardin reste suspendu : ce présent doux et lent, presque éternel, ce temps autre.
Il se peut que la raison de l’engouement actuel pour les jardins – qui ne fait pas forcément de notre époque une époque de jardins – provienne de cela : ces lieux donnent libre accès à un temps plus habitable. C’est le temps cyclique des saisons et de la croissance végétale, celui du ciel qui change constamment de visage, celui de l’escargot qui, en zigzaguant, traverse une allée du jardin. C’est le temps de la vie, qui ne nous pousse pas aveuglement vers l’avant, comme le fait le temps mécanique qui régit désormais nos vies.
Certes, le but du travail du jardinier, de taille, de tonte, de désherbage, est de résister au temps, de conserver les formes et les équilibres qu’il a imposés au morceau de terre qu’il a clôturé et baptisé paradis. Mais un jardin reste avant tout un mouvement permanent qui ne se laisse maîtriser que très partiellement, une métamorphose. C’est ce flux ininterrompu de vie que les sages chinois appelaient Tao, c’est-à-dire la Voie. Tout est dans le Tao et essayer de s’en éloigner n’est que source de malheur. Le jardinier sourit par devers soi : cette leçon, il l’a apprise il y a longtemps, sans lire Lao Tseu.
Retrouver ce temps de la nature qui est aussi notre vrai temps, celui que connaît notre corps et que nous n’avons pas encore oublié – voilà ce qui nous pousse à ouvrir le portail d’un enclos de verdure et à y entrer, chaque fois, comme si on pénétrait un monde à part, enfoui en nous-mêmes.
M. M.

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